Le départ du premier navire du terminal de LNG Canada, le 30 juin 2025, a marqué le début d’une nouvelle ère pour le Canada. C’est à ce moment-là que nous avons rejoint une poignée de pays exportateurs de gaz naturel liquéfié (GNL), une source d’énergie qui a rapidement pris de l’importance dans le nouvel ordre énergétique mondial.
L’arrivée du Canada sur le marché du GNL soulève plusieurs questions importantes :
- Dans quelle mesure les exportations de GNL sont-elles essentielles pour permettre au Canada de concrétiser ses ambitions en matière de leadership énergétique?
- Le GNL canadien est-il la clé de la résilience et de la sécurité énergétiques pour les pays dont l’approvisionnement traditionnel en gaz naturel a été perturbé?
- Et, ce qui est particulièrement important pour les investisseurs responsables, le GNL peut-il devenir un « combustible de transition » vers les énergies renouvelables et faciliter la décarbonation à long terme du système énergétique mondial?
Le rôle du GNL dans le futur paysage énergétique mondial
L’intérêt croissant pour le GNL est lié à l’augmentation constante de la demande mondiale en énergie. Parmi les facteurs qui stimulent la demande, on peut citer la croissance économique et l’industrialisation des marchés en développement, la transition mondiale vers l’électrification des transports et du chauffage, ainsi que la nécessité de répondre aux besoins énergétiques des centres de données alimentés par l’intelligence artificielle. Le facteur déterminant, cependant, est la croissance démographique. La population mondiale devrait atteindre près de 10 milliards d’individus d’ici 2050, dont une grande partie vivra dans les centres urbains en pleine expansion d’Asie et d’Amérique latine. Le GNL a un rôle crucial à jouer pour répondre à cette demande. Mais pour bien comprendre ce rôle, il faut considérer le GNL à la lumière de ce qu’on appelle le « trilemme énergétique » : ces trois facteurs distincts et souvent contradictoires que sont l’abordabilité financière, la sécurité et la durabilité.
L’avantage inégal du GNL en matière de durabilité
Commençons par l’aspect le plus important pour le public de l’AIR : la durabilité. De tous les combustibles fossiles, le gaz naturel est celui dont la combustion est la plus propre, puisqu’il émet environ 45 % de CO₂ en moins que le charbon. Si la réduction des émissions de carbone est l’objectif principal, le gaz constitue une option intéressante pour remplacer le charbon. En effet, dans certaines régions où le gaz a remplacé le charbon, les émissions à l’échelle du réseau ont été considérablement réduites.
Une utilisation accrue du GNL pourrait-elle contribuer à réduire les émissions de carbone à l’échelle mondiale? L’Institut Fraser estime que si le Canada doublait sa production actuelle de gaz naturel et exportait ces volumes supplémentaires vers l’Asie sous forme de GNL, utilisé en remplacement direct et équivalent du charbon, les émissions mondiales de GES pourraient être réduites de près de 630 millions de tonnes par an, soit une réduction équivalente à 89 % des émissions totales de GES du Canada. Étant donné que plusieurs pays s’apprêtent à accroître considérablement leur capacité d’exportation de GNL, le potentiel de réduction des GES est considérable. Mais ce n’est qu’un potentiel.
Répondre à la question du GNL comme combustible de transition : ce n’est pas si simple
Considérer le GNL uniquement sous l’angle du développement durable, c’est oublier que le monde n’a pas seulement besoin de plus de GNL, mais aussi de plus d’énergie provenant de toutes les sources. Ce n’est là qu’une des critiques formulées à l’encontre de la thèse du « carburant de transition ». Il s’agit ensuite d’évaluer la durée nécessaire de cette transition : une transition trop longue renforcerait la dépendance au gaz naturel et au GNL, ce qui risquerait de freiner les investissements dans les énergies renouvelables. De plus, le gaz naturel et GNL ne sont pas équivalents : le traitement du GNL génère des émissions supplémentaires considérables par rapport à celles produites dans la chaîne d’approvisionnement traditionnelle du gaz naturel. De plus, les fuites de méthane (le méthane est à la fois le principal composant du gaz naturel et le deuxième gaz à effet de serre le plus important, avec un impact potentiel sur le réchauffement climatique 28 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone sur une période de 100 ans) sont particulièrement importantes dans le cas du GNL. Produit à travers une série de systèmes distincts, le GNL présente de nombreux risques de fuites de méthane. Bien que ces risques puissent être contrôlés, ils ne peuvent être éliminés.
Le GNL est-il sécuritaire et abordable?
Cela nous amène à nous pencher sur les questions de sécurité énergétique et d’accessibilité financière. L’Europe est considérée comme un marché important pour le GNL, malgré les engagements de longue date de l’UE en matière de climat. Pourtant, ce sont les questions de sécurité qui occupent désormais le devant de la scène dans le domaine énergétique, comme c’est de plus en plus le cas dans toutes les régions de notre monde en pleine mutation. Les deux facteurs sont complémentaires. Le développement des énergies renouvelables réduit les besoins en gaz naturel, ce qui renforce le principe européen consistant à éviter la dépendance vis-à-vis d’une énergie dont l’Europe ne dispose pas – ce qui correspond précisément à la définition de la sécurité énergétique. [1]
Le marché le plus prometteur est celui de l’Asie, où la consommation de GNL devrait doubler d’ici 2050, sous l’effet de la croissance économique et de l’accès limité au gaz naturel acheminé par gazoduc. Mais l’application du trilemme du GNL sur les marchés asiatiques est complexe. La Chine est à la fois le plus grand consommateur de charbon au monde et le leader mondial dans le domaine des énergies renouvelables. Et sur d’autres marchés, comme l’Inde, l’abandon du charbon n’est peut-être même pas une option envisageable. De nombreux pays d’Asie sont également des acheteurs opportunistes d’énergie, guidés par les prix, ce qui réduit l’importance des facteurs de durabilité dans leurs décisions d’achat d’énergie. [2]
L’impact potentiel d’une offre mondiale de GNL en forte expansion
Dans ce contexte, le secteur mondial du GNL connaît une expansion rapide, avec des projets visant à multiplier par près de cinq la capacité de liquéfaction entre 2025 et 2028 par rapport à la période quadriennale précédente. Cette expansion rapide comporte un risque évident de saturation, l’AIE prévoyant un excédent de l’offre susceptible de « faire baisser les prix internationaux du gaz et de créer les conditions d’une concurrence acharnée entre les fournisseurs ». Il est difficile de savoir si la demande sera suffisante pour combler cet écart, surtout compte tenu des progrès attendus (et de la baisse des coûts) dans le domaine des technologies renouvelables et du stockage par batterie.
La froide réalité des ambitions du Canada en matière de GNL
Alors, qu’est-ce que cela signifie pour le Canada? Il a fallu 15 longues années, marquées par de nombreuses controverses, pour que la première installation de LNG Canada passe de l’obtention des autorisations et des permis à l’expédition de la première cargaison de GNL. Au cours de la même période, les États-Unis ont, à eux seuls, construit des installations d’exportation de GNL dont la capacité totale est huit fois supérieure à celle de LNG Canada. Le Canada dispose certes d’avantages géographiques, produit peut-être son GNL avec une empreinte carbone moindre, et le GNL peut (si le méthane est géré correctement) générer des émissions nettement inférieures à celles du charbon thermique, mais les acheteurs évalueront les facteurs de prix, de sécurité et de durabilité de manière inégale et dynamique.
Pour s’imposer dans le secteur du GNL, le Canada devra compter sur une demande en forte hausse pour tous les types d’énergie (en particulier sur les marchés asiatiques, où le pays bénéficie d’un avantage géographique pour l’exportation de GNL) et être en mesure d’accélérer la mise en place d’infrastructures de GNL afin de répondre à ce besoin. Compte tenu de l’histoire du GNL au Canada, cela est loin d’être certain. Par ailleurs, bien que ce point ne soit pas abordé en détail ici, le consentement et la participation des peuples autochtones aux projets canadiens liés au GNL constituent un élément essentiel à prendre en considération. Les investisseurs responsables doivent également tenir compte des implications d’un éventuel décalage temporel : lorsque des infrastructures de GNL, conçues pour une durée de vie de 30 à 50 ans, se heurtent à l’intégration rapide prévue des énergies renouvelables, les actifs immobilisés deviennent un risque important.
En bref, le GNL n’est pas un slam dunk. Mais, après les longs retards qui ont fait que le Canada est arrivé tardivement sur le marché du GNL, le premier navire, chargé d’une promesse bien plus lourde que sa cargaison, a enfin pris la mer. Le Canada est maintenant officiellement dans le jeu du GNL.
Sources
- Interview with Luke Sussams – Jefferies
- Interview with Baltej Sidhu – National Bank
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