S’engager dans une économie verte – le Canada en fait-il assez?

27 janvier 2021 | Fate Saghir, Jonas Cuypers, Baris Ozyetis

La terre est sur la bonne voie pour générer une augmentation moyenne de la température de 3 à 4 °C d’ici 2100, à moins de réduire les émissions de CO2. Un réchauffement climatique de cette ampleur entraînera d’importantes migrations humaines, des conflits régionaux pour des ressources de plus en plus rares et des événements météorologiques extrêmes qui se traduiront en dommages physiques et en coûts économiques dévastateurs. Bien que le sentiment d’urgence de s’attaquer au réchauffement climatique soit manifeste, la question demeure, le Canada en fait-il assez?

L’Accord de Paris de 2015 a fixé aux nations l’objectif de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) de manière significative d’ici 2030, avec l’objectif d’atteindre des émissions « zéro net » d’ici 2050. Pour y arriver, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat suggère que, pour passer à une économie mondiale à faibles émissions de carbone, des investissements annuels en capital de 1,6 à 3,8 billions de dollars américains seraient nécessaires pour les nouveaux systèmes énergétiques à eux seuls.[1]

Au Canada, le gouvernement fédéral s’est engagé à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 30 % par rapport aux niveaux de 2005 d’ici 2030, tout en visant à devenir neutre en carbone d’ici 2050. En guise de première étape vers la mise en œuvre des engagements, le 9 décembre 2016, les premiers ministres du Canada ont présenté un Cadre pancanadien sur la croissance propre et les changements climatiques. Dans ce cadre, il y a eu une accélération des initiatives mises en place par les gouvernements fédéral, provinciaux et municipaux pour renforcer leur engagement envers la neutralité carbone. Il s’agit notamment de lois comme la Loi sur la tarification de la pollution causée par les gaz à effet de serre, qui vise à fixer un prix sur les émissions de carbone et un fonds pour une économie à faibles émissions de carbone de 2 milliards de dollars canadiens pour soutenir des projets qui réduisent les émissions de GES ; un programme dont la Ville de Toronto profite pour réduire les émissions des ambulances et des unités d’intervention paramédicale d’urgence.

Le plan d’infrastructure à long terme du gouvernement fédéral s’est également engagé à verser 55 milliards de dollars canadiens au cours de la prochaine décennie pour des projets d’infrastructure verte et de transport en commun. Plus récemment, en novembre 2020, le ministre de l’Environnement et du Changement climatique, l’honorable Jonathan Wilkinson, s’est engagé à légiférer sur la Loi canadienne sur la responsabilité en matière de carboneutralité avec l’intention actuelle d’accroître la divulgation et la transparence des progrès du gouvernement en ce qui concerne l’atteinte du zéro net.

Ces initiatives rapprochent le Canada de l’engagement de 2030 avec un écart de 77 mégatonnes d’équivalent dioxyde de carbone à prendre en compte.

Contributions aux réductions d’émission d’ici 2030 [2]

Source : Gouvernement du Canada, Environnement et changement climatique : Progrès vers la cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre du Canada, 2019

De plus, au cours des deux dernières décennies, le Canada a fait des progrès pour dissocier la croissance de son PIB de ses émissions de CO2 – une évolution nécessaire pour atteindre les objectifs sans nuire à l’économie.

Changement par habitant – Émissions de CO2 et PIB, Canada

Source: https://ourworldindata.org/co2/country/canada?country=~CAN

Avec des progrès encourageants au Canada et dans le monde, plusieurs défis doivent encore être relevés par les gouvernements. D’une part, un investissement et une considération significatifs sont nécessaires pour les millions d’emplois qui composent le secteur de l’énergie (58 millions dans le monde, dont environ la moitié dans les industries des combustibles fossiles). Une requalification ou une amélioration des compétences est essentielle pour s’assurer que la main-d’œuvre existante n’est pas désavantagée par la transition. Deuxièmement, la contribution du Canada au changement se limite à sa part de 2 % des émissions mondiales de CO2. Les principaux pays qui peuvent apporter une contribution significative au changement climatique sont la Chine, qui compte environ 28 % des émissions, et les États-Unis, avec environ 15 %. Pour respecter l’accord de Paris, il faut se concentrer davantage sur les pays à forte émission. Troisièmement, et peut-être la partie la plus critique de parcours est de s’assurer que les gouvernements restent sur la bonne voie et alignés sur les objectifs, quel que soit le parti politique ou la faction au pouvoir. Le tournant le plus dramatique a peut-être été observé plus récemment aux États-Unis lorsque le président Trump a pris ses fonctions uniquement pour retirer les États-Unis de l’Accord de Paris. Pour ce qui est du Canada, ce désalignement est évident entre les gouvernements fédéral et provinciaux, car ils poussent des programmes variés avec différents degrés d’urgence. Certains segments de la population ne ressentent pas l’urgence du réchauffement climatique ou sont peut-être trop dépendants économiquement des sources d’énergie traditionnelles pour ressentir l’urgence d’accélérer leur transition.

Bien que l’accent soit mis sur les engagements gouvernementaux, les investisseurs et les entreprises ont un rôle essentiel à jouer pour respecter l’Accord de Paris. En 2019, un groupe de 33 des plus grands propriétaires d’actifs au monde a formé la Net-Zero Asset Owner Alliance convoquée par l’ONU et s’est engagé à réduire les émissions de carbone de leurs portefeuilles, d’une valeur de plus de 5,1 billions de dollars américains, pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Un an plus tard, la Net-Zero Asset Manager Alliance a été lancée avec 30 signataires fondateurs et environ 9 billions de dollars américains d’actifs. Les alliances et les réseaux d’investisseurs sont importants pour harmoniser et unifier les priorités du secteur de l’investissement et ont un impact considérable sur l’évolution de tous les secteurs, tant publics que privés.

L’un des avantages de ces réseaux d’investisseurs est de promouvoir et d’exiger des divulgations normalisées, telles que l’alignement sur le Groupe de travail sur l’information financière relative aux changements climatiques (TCFD), qui est fondamental pour permettre aux gestionnaires de placements d’évaluer et d’intégrer les risques liés au changement climatique dans leurs avoirs et portefeuilles. Alors que de plus en plus de propriétaires et de gestionnaires d’actifs rejoignent de telles alliances pour améliorer leur évaluation des risques climatiques, cela pourrait avoir un impact significatif sur le coût du capital pour les entreprises, ce qui leur servira de motivation pour s’aligner sur l’Accord de Paris. Avec une telle portée, le secteur de la gestion des placements doit travailler en étroite collaboration avec les gouvernements pour mener ce changement.

Comme l’a déclaré le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, lors d’un événement d’action, « Nous avons affaire à des faits scientifiques et non à de la politique. Et les faits sont clairs. Le changement climatique est une menace directe en soi et un multiplicateur de nombreuses autres menaces. » Il s’agit d’un problème mondial et, même si des défis seront relevés au cours de cette transition, il doit néanmoins être une priorité pour chaque gouvernement, entreprise et individu. Pour l’instant, le Canada et le secteur canadien des placements font des progrès significatifs sur la voie d’une économie plus verte, mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

Par : L’équipe de placements ISR de Mackenzie (Fate Saghir, Baris Ozyetis, Jonas Cuypers)

Sources:

[1] IPCC, 2018: Global Warming of 1.5°C.An IPCC Special Report on the impacts of global warming of 1.5°C above pre-industrial levels and related global greenhouse gas emission pathways, in the context of strengthening the global response to the threat of climate change, sustainable development, and efforts to eradicate poverty [Masson-Delmotte, V., P. Zhai, H.-O. Pörtner, D. Roberts, J. Skea, P.R. Shukla, A. Pirani, W. Moufouma-Okia, C. Péan, R. Pidcock, S. Connors, J.B.R. Matthews, Y. Chen, X. Zhou, M.I. Gomis, E. Lonnoy, T. Maycock, M. Tignor, and T. Waterfield (eds.)]. In Press.

[2] Government of Canada, Environment and Climate Change: Progress Towards Canada’s Greenhouse Gas Emissions, 2019

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Fate Saghir

Vice-présidente principale, responsable de l'investissement durable
Mackenzie Investments

Fate Saghir dirige l’investissement durable chez Placements Mackenzie. Dans ce rôle nouvellement créé, Fate supervise un Centre d’excellence qui se concentre sur l’expertise technique des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) afin de développer des capacités et l’enrichir pour supporter la stratégie d’entreprise, des pratiques de gestion des investissements et des offres de produits durables. Fate apporte également un leadership éclairé, de l’éducation et des outils alignés sur la création d’investissements durables pour les clients institutionnels, les conseillers et les investisseurs. Depuis qu’elle s’est jointe à Mackenzie en 2017, Fate dirige le développement et le lancement de Precision, une technologie intuitive d’analyse des placements qui aide les conseillers financiers dans la recherche et l’analyse des placements canadiens. Elle a ensuite mis sur pied une nouvelle fonction, Stratégie de marché et innovation, axée sur la recherche, les connaissances et l’innovation permettant une prise de décision fondée sur des faits et centrée sur le client chez IG Gestion de patrimoine et Placements Mackenzie. Fate est titulaire d’un baccalauréat en commerce de l’Université de Windsor et est comptable professionnel agréé (CPA, CMA). Elle est actuellement candidate au programme CFA.

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Jonas Cuypers

AVP, Recherche ESG
Mackenzie Investments

Jonas s’est joint à Placements Mackenzie en 2020 afin de soutenir le développement des compétences et d’enrichir l’expertise technique en matière de facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) à l’appui de la stratégie d’entreprise, des pratiques de gestion des investissements dans plus de 15 équipes d’investissement et des fonds d’investissement durables. Avant de rejoindre Mackenzie, Jonas a travaillé aux côtés d’équipes de placement dans toutes les catégories d’actifs chez un gestionnaire d’actifs européen de premier plan. Il y a participé à la mise sur pied de fonds durables et au développement de pratiques et de méthodologie cohérentes pour communiquer les pratiques ESG aux clients et aux clients potentiels. Passionné par les marchés financiers et ayant à cœur de bien faire les choses, Jonas possède une expertise technique dans des marchés complexes, une forte capacité à travailler dans un milieu de travail diversifié et la force de s’adapter au changement. Jonas est titulaire de la charte CFA et d’un Master en Science, ingénieur de gestion de l’Université de Louvain en Belgique.

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Baris Ozyetis

AVP, solutions durables
Mackenzie Investments

Baris est responsable du développement et de la gestion de la gamme croissante et robuste de solutions durables de Mackenzie axées sur les fonds communs de placement et les FNB thématiques et d’impact. Dans le cadre de son rôle, il assure régulièrement la liaison avec un large éventail d’intervenants afin de mettre sur le marché des idées qui interpelleront les investisseurs canadiens et fait la promotion de la proposition « rendement plus impact » des solutions durables de Mackenzie. Il s’est joint à Placements Mackenzie en 2016 pour diriger les équipes des ventes internes en Ontario et dans les provinces de l’Atlantique. Baris défend plusieurs causes au sein de Mackenzie. De 2018 à 2020, il a été coprésident et membre clé du Comité vert de Mackenzie. Ce comité se concentre sur la sensibilisation et l’action en faveur de l’environnement. En 2020, il est devenu membre du Comité Partners-in-Action de Mackenzie, qui est axé sur la promotion de la diversité des genres. Baris compte plus de 19 ans d’expérience dans le secteur des services financiers et détient un baccalauréat spécialisé en économie de l’Université de Toronto.