Vous voulez de meilleures données ESG ? Dites-le aux entreprises

12 novembre 2018 | Milla Craig

L’investissement responsable devient pratique courante, toutefois certains défis demeurent pour les investisseurs, notamment celui de la disponibilité d’une information ESG utile à la prise de décision. Les statistiques montrent que trop peu d’entreprises font rapport de leurs pratiques de développement durable, et celles qui le font ne répondent pas aux besoins informationnels des investisseurs.

En même temps, plus les investisseurs approfondissent leurs pratiques d’intégration ESG, plus ils recherchent des renseignements précis et des mesures de performance quantitatives et prospectives que seules les entreprises peuvent fournir. En fait, ils possèdent déjà eux-mêmes la solution à ce défi, dans l’engagement actionnarial sur la divulgation ESG auprès des émetteurs.

2018 pourrait bien s’avérer l’année où l’intégration ESG devient pratique courante dans les marchés des capitaux. Tant de choses se passent en même temps : l’attention portée aux changements climatiques et les recommandations du Groupe de travail sur l’information financière relative aux changements climatiques (TCFD); la publication tant attendue du Rapport relatif au projet concernant l’information fournie sur le changement climatique des Autorités canadiennes en valeurs mobilières (qui, selon nous, ouvre la porte à une meilleure divulgation des enjeux ESG matériels en général); les premiers signes de l’évolution vers des mesures d’impact avec la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (SDG) de l’ONU; la compétitivité accrue en matière d’intégration ESG parmi les gestionnaires d’actif à la suite de la croissance exponentielle des signataires des UN PRI; et plus récemment, la mise sur pied au Canada du Groupe d’experts en financement durable.

Ces initiatives et forces du marché repoussent les limites, sans aucun doute, mais nous ne devrions pas perdre de vue ce qui – selon nous – constitue un principe-clé de l’investissement responsable, soit de demander aux entités dans lesquelles nous investissons une divulgation adéquate des enjeux ESG (principe 3 des PRI), et sans laquelle plusieurs de ces initiatives ne réussiront pas.

En œuvrant à l’intersection des investisseurs et des sociétés cotées en Bourse, nous entendons régulièrement les responsables des relations avec les investisseurs nous dire qu’ils ne reçoivent aucune question ESG. Si le déploiement du système de notation ISS en matière de divulgation environnementale et sociale (Environmental & Social QualityScore) a réussi à éveiller l’attention de plusieurs équipes de direction, les participants des marchés des capitaux sont-ils plus avancés dans leur quête d’une information fiable, comparable, prospective et utile à la prise de décision ? Avons-nous peut-être un peu trop poussé sur les changements climatiques et l’empreinte carbone, au détriment d’une meilleure divulgation de l’ensemble des enjeux ESG qui pourraient être matériels pour une entreprise ?

Chez Millani, chaque année nous épluchons les sites Web et rapports des entreprises de l’Indice composé S&P/TSX pour compiler des statistiques sur leurs pratiques de reddition de compte en développement durable ou ESG. Malgré une légère hausse du nombre d’entreprises faisant rapport d’enjeux ESG à 39 % en 2018 (contre 36 % l’année passée), on pourrait faire beaucoup mieux au Canada. En comparaison, 93 % des plus grandes sociétés au monde font rapport de leurs pratiques de développement durable. Pour que les principaux investisseurs fassent de l’intégration ESG, il y a encore un besoin de plus d’information ESG de la part des entreprises.

D’ailleurs, les investisseurs ont besoin non seulement de plus d’information, mais aussi d’une meilleure information. En effet, il s’est dit beaucoup de choses à propos de la déconnexion informationnelle entre les investisseurs et les entreprises, et de l’insatisfaction persistante des investisseurs à propos de l’information qu’ils reçoivent des entreprises. Nous sommes d’avis que cette déconnexion pourrait même s’empirer.

Nous constatons que plus les investisseurs approfondissent leurs pratiques d’intégration ESG, plus leur attention se focalise; ils recherchent des explications plus précises et plus granulaires sur la manière dont les entreprises gèrent leurs enjeux matériels. Ils recherchent également des données brutes, telles que des indicateurs de performance sur des enjeux matériels spécifiques, plutôt qu’une notation globale ou partielle offerte par des fournisseurs externes. Ces fournisseurs externes contribuent sans aucun doute à fournir des renseignements aux marchés, mais ils font l’objet de critiques et tant leur multitude que leur hétérogénéité pourraient bien contribuer à accroître la déconnexion informationnelle. Si nous souhaitons l’adoption généralisée de l’intégration ESG par les marchés des capitaux, il demeure nécessaire pour les émetteurs de fournir des renseignements précis et des mesures de performance quantitatives et prospectives à propos de leurs enjeux ESG matériels.

En travaillant avec les entreprises, nous sommes à même de constater qu’elles connaissent bien leurs enjeux ESG matériels – même si ce n’est pas comme ça qu’elles les nomment – et qu’elles les gèrent plutôt bien. En revanche, c’est seulement lorsqu’elles le communiquent aux marchés des capitaux qu’elles peuvent réaliser la valeur inhérente à une bonne gestion de ces enjeux et ainsi générer l’alpha que recherchent les investisseurs.

Nous croyons que les investisseurs possèdent déjà la solution à leur besoin d’information ESG, dans la pratique même de l’investissement responsable : l’engagement. En posant des questions aux équipes de direction à propos de leurs enjeux ESG matériels, en leur demandant de publier de l’information sur ces enjeux, et en décrivant clairement le type d’information dont ils ont besoin, les investisseurs peuvent susciter le changement qu’ils désirent voir en matière de divulgation ESG des entreprises.

Il est certes attrayant – voire essentiel – dans le domaine de l’investissement responsable d’adopter des pratiques à la fine pointe qui font progresser le marché et améliorent la compétitivité, mais il nous paraît judicieux de revenir à la base. Tant qu’il y aura un besoin de plus de données appropriées et quantitatives de la part des entreprises, il y aura un besoin de focaliser l’engagement actionnarial sur la divulgation ESG.

Sources:

  • Anglicisme volontaire qui fait référence à la notion de l’importance relative d’une information fournie par une entreprise, et dont l’omission ou l’inexactitude seraient susceptibles d’influencer la décision d’un investisseur d’acheter, de vendre ou de conserver les titres de cette entreprise, tels que définis dans les règlements des autorités en valeurs mobilières.
  • The KPMG Survey of Corporate Responsibility Reporting 2017
  • Disclose What Matters: Bridging the Gap Between Investor Needs and Company Disclosures on Sustainability. Ceres, 2018; The Investing Enlightenment, Eccles and Kastrapeli, 2017; The Corporate Sustainability Disconnect, Institute for Sustainable Investing, Morgan Stanley, octobre 2017; 2016 Canadian Investor Survey, RR Donnelley and Simple Logic, 2016; Investors, corporates, and ESG: bridging the gap, PwC’s ESG Pulse, octobre 2016
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Auteur

Milla Craig

Founder & President
Millani

Prior to establishing her consulting practice, Milla worked for more than 15 years as an institutional equity sales representative, holding key roles with Scotiabank, RBC Dominion Securities, and BZW Dundee. She has also held the role of Leader – Sustainability, Quebec Region at Deloitte. Milla is the Co-Founder, Past President, and current Vice President of the Finance and Sustainability Initiative (FSI) and has recently been honoured for her leadership in Canada’s Sustainability and Clean Capitalism sector, by being named to Canada’s Clean 16 in the Consulting category.